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Chroniques ardennaises

... à travers le Petit Ardennais...

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LE CORBILLARD DES PAUVRES

Dans une chambre étroite et simple de sa maison de l’avenue d’Eylau — chambre à peine meublée d’un lit, de quelques fauteuils et d’un bureau de travail, uniquement décorée de la photographie de deux enfants, (Georges et Jeanne, Victor Hugo, le Titan littéraire, l’homme politique respecté de tous, le grand’père vénéré, l’artiste incomparable, qui régénéra la langue française et fut l’honneur moderne des Lettres comme la gloire de son pays, — Victor Hugo que pleure la Patrie en deuil, s’est endormi du sommeil éternel.
Il laisse après lui deux choses : son œuvre qui ne peut mourir et son testament fait en prévision de sa mort.
Sur l’œuvre, il a porté lui-même un jugement indirect mais absolu 
« Tout homme qui écrit, a-t-il dit récemment encore, fait un livre. Tout livre reste. II est la récompense ou le châtiment de son auteur.»
A qui mieux qu’à l’inimitable poète, cette phrase pourrait-elle s’appliquer?
Le châtiment demeurera indélébile pour les pervers qu’il a flétris, la gloire immortelle sera la récompense de Celui dont le merveilleux
génie fut essentiellement humain et bon.
C'est aux petits surtout, aux faibles, aux malheureux, aux misérables qui souffrent de l’injustice du sort ou de l’indignité des hommes,
que se sont adressées ses pitiés éloquentes. L ’œuvre de Victor Hugo restera éternellement le Livre du Peuple.
La mort, par une loi commune, a pu mettre fin à cette vie glorieusement utile, elle n’en pourra anéantir ni l’illustration ni les conquêtes,
ni les impérissables bienfaits.
Voilà pour l'œuvre.
Le testament est court. Nous en avons publié le texte.
Victor Hugo légue aux indigents la somme de cent mille francs et veut être conduit à sa dernière demeure dans le corbillard des pauvres.
Telle est sa dernière volonté, trop belle et trop noble, pour qu’elle ait besoin d’apologie. Lui qui traitait d’égal à égal avec les plus puissants princes du monde, qui, dans des lettres admirables, leur dictait leur conduite et les rappelait à leur devoir, lui devant qui s’inclinait respectueusement tout ce que la terre compte d’hommes célèbres, a voulu laisser ce superbe et touchant exemple de son amour ardent pour les humbles.
Des détracteurs salariés ont osé, pendant sa vie, lui reprocher son orgueil. L'on voit après sa mort, jusqu’où il le poussait.
Plus noble que tous les souverains qui aient occupé un trône, comte par sa naissance, pair de France sous Louis-Philippe, le sénateur de la République réclame le convoi du travailleur honnête et pauvre, du prolétaire obscur dont il s’est toujours efforcé de soulager les souffrances.
Et quelle leçon d’humilité et d'abnégation pour les prêtres qu’il éloigne de son cercueil et qui, pendant son agonie, usaient d’une dernière supercherie pour voler son corps avant même que la vie se fut éteinte en lui !
Les funérailles civiles du grand Penseur, seront aux frais de l’Etat. C’est justice. La Francs ne saurait trop honorer celui qui l’a couverte de tant d’honneur; mais, si magnifique que l’on rende la cérémonie suprême, si imposante qu’on la fasse, le dernier vœu du Poète doit-être scrupuleusement respecté, et c’est le corbillard le plus modeste qui doit recevoir sa dépouille avant qu’elle soit à jamais enfermée dans la tombe.
Et devant le char mortuaire de l’ouvrier, où seront placés les restes du merveilleux Artiste tous, grands et petits, s’inclineront avec respect, des sanglots dans la gorge et des larmes dans les yeux, déplorant la perte immense que fait la France républicaine et libre dans celui qui fut sa gloire lu plus pure comme la plus incontestée.

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