... à travers le Petit Ardennais...
3 Août 2020
LE CRIME DE LA GLOIRE-DIEU. — Vendredi [15], ont commencé, devant la cour d’assises de l’Aube, les débats du procès de Gagnier, dit Gagny, et d'Arnould, les auteure du triple assassinat de la Gloire-Dieu.
Bien que nous ayons autrefois entretenu nos lecteurs de ce terrible drame, nous croyons devoir, avant de relater les débats, retracer en quelques lignes les différentes phases du crime.
Les victimes
Le domaine de la Gloire-Dieu appartenait à un jurisconsulte, M. Delahache, qui y vivait avec sa mère, octogénaire, et une jeune servante de vingt-deux ans, Célestine Beauvallet. Il passait pour très riche dans le pays, où il était connu pour son caractère sombre, ses habitudes solitaires ; il passait presque toutes ses journées à la chasse, dans ses bois ou dans ses terres en friche.
M. Delahache avait une amitié bien vive pour sa vieille mère, qu’il entourait de soins affectueux.
Il avait eu recours plusieurs fois à un bonhomme, appelé dans le pays le père Gagny et qui, outre son métier de casseur de cailloux, se livrait à toutes les industries possibles ; il vendait, entre autres choses, des boutures pour les plantations des jardins.
Cet homme, avait déjà été poursuivi en Cour d’assises sous l’inculpation d’assassinat sur un garde-forestier, mais il avait été acquitté faute de preuves. M. Delahache connaissait sa mauvaise réputation, et se défiait de lui.
Le crime
Le 21 janvier dernier, Gagny, accompagné de son complice Arnould, scieur de long, apportait à sa victime un ballot de plantations de sapins.
Après avoir bu ensemble, et sur la demande des assassins, un petit verre de rhum, les deux criminels feignirent d’avoir oublié leur couteau et de ne pouvoir couper la corde qui liait les plants de sapins.
Alors M. Delahache se baissa sans défiance pour délier le paquet et c’est à ce moment que Gagny lui asséna sur la tête deux violents coups d’une badine plombée et l'étendit raide mort sur le plancher.
Arnould cria alors, appelant la bonne : « Célestine, venez donc, la lampe vient de s’éteindre. » La malheureuse accourut et fut après une longue lutte terrassée par Gagny qui s’était posté à l’entrée du couloir.
Les deux cadavres furent portés dans un alcôve et le lit fut renversé sur eux.
Cela fait, les deux bandits montèrent au premier étage, Arnould allant tout droit à la chambre à coucher de M. Delahache, et Gagny se dirigeant vers la chambre où reposait, dans son lit, Mme Delahache. L’octogénaire n’était pas très difficile à tuer. Gagny, à peine entré dans la chambre, tomba sur elle et lui comprima la bouche et le nez, de cette main encore dégouttante du sang de son malheureux fils ; il la fit succomber à la suffocation, sans aucune résistance de la victime.
Après l’œuvre sanglante, commença celle du vol.
Le vol
Les assassins s'occupèrent alors à défoncer le coffre-fort. On a calculé qu’il leur avait fallu au moins deux heures. Les deux hommes y puisèrent à pleines mains, prenant l’or, les billets et les valeurs qui s’y trouvaient. Puis ils descendirent à la cuisine, se mirent à table et soupèrent gaiement.
Pendant qu’ils buvaient l’excellent vin de M. Delahache, Gagny sortit de son gousset une superbe montre en or, à remontoir, qu’il avait prise dans le gilet de sa victime, et regardant l’heure, il dit à son complice : « Il faut filer. Auparavant voici ta part » Et il remit de l’argent et des valeurs à Arnould.
Quelques instants après, tous deux quittaient la ferme de la Gloire-Dieu et s’engageant sur le pont, ils arrivèrent sur la route de Gyé, où ils disparurent dans les ténèbres. Tel est le drame sanglant, dont les acteurs passent aujourd’hui à la Cour d’assises de l'Aube.
Nous tiendrons nos lecteurs au courant des débats de cette affaire.
Epilogue
Voici l'épilogue de cette sinistre affaire, dont nous avons raconté dans notre numéro d'hier [17/18], les péripéties les plus dramatiques.
On a entendu hier les derniers témoins.
Leurs dépositions ont été accablantes pour M. Gagny, qui ne s'est cependant pas départi de son assurance et qui a persisté dans ses dénégations.
Puis, M. Fournier, procureur de la République, a soutenu l’accusation et demandé au jury un verdict affirmatif sur toutes les questions et muet sur celles des circonstances atténuantes.
Me Magnin, défenseur de Gagny, a essayé de prouver que la culpabilité de son client n'était pas suffisamment démontrée; Me Bernard, dont la tâche était plus facile, a insisté sur les aveux et le repentir d’Arnoux, et fait appel à la pitié de ses juges.
Sur le verdict du jury, rapporté hier soir, vers sept heures, Arnoux a été condamné aux travaux forcés à perpétuité, Gagny à la peine de mort.
En entendant cette terrible sentence, Gagny est demeuré impassible. Il s’est contenté de murmurer : «Nous verrons! nous verrons!» Arnoux s' est tourné vers le jury en disant : « Merci, merci, messieurs ! »