... à travers le Petit Ardennais...
12 Août 2020
Nous extrayons de l’intéressant ouvrage de M. A. Barbou : Victor Hugo et son temps, ces curieux détails sur la vie intime du grand poète :
Rien de plus connu de tout Paris que cette figure sympathique de Victor Hugo que l'on rencontre si souvent sur l’impériale des tramways, des omnibus, et arpentant d'un pas allègre les rues de Paris, ne portant jamais de pardessus, et à peine un parapluie, même par les temps les plus mauvais.
La maison qu’il habite, elle aussi, est très connue ; on l’appelle dans le quartier « la maison de la grande marquise. » Une marquise vitrée la fait, en effet, remarquer et c’est là que les passants surpris par la pluie trouvent à s’abriter un moment dans ce quartier désert : « Ma demeura sera toujours un lieu d’asile, » dit Victor Hugo.
L hôtel se compose d’un rez-de-chaussée et de deux étages. Le rez-de-chaussée est occupé par la bibliothèque et la cuisine qui donnent sur la rue. Entre ces deux pièces se trouvent une chambre servant de vestiaire et un vestibule donnant accès au salon de réception.
Au premier, les chambres à coucher et un salon de cabinet de travail.
*
* *
« C’est au premier que le poète resta pour travailler. Là, il est pour ainsi dire dans un bois. D ’un côté, il a vue sur les arbres de l’Avenue ; de l’autre, sur le jardin de l’hôtel ; un coquet et délicieux jardin plein de beaux arbres, avec un tapis vert ; des corbeilles de fleurs, un ruisselet dans lequel barbotent les canards blancs de Mlle Jeanne, et une petite fontaine où l’eau tombe en cascade.
On descend dans le jardin par un perron auquel on arrive après avoir traversé le grand salon et une veranda qui s’étend derrière la salon laissant voir le jardin...
La seule distraction du grand poète est maintenant de réunir ses amis chaque soir par petits groupes. Victor Hugo ne rend plus de visites, mais il reçoit la visite de tous et ses invitations sont faites avec une cordialité qui n'admet pas de distinction ; tantôt, par exemple, c’était Gambetta, quand il vivait, et une minute après Rochefort; tantôt les ministres et les ministériels, tantôt les intransigeants qui viennent partager son repas. Dîner toujours charmant auquel sont régulièrement admis des dames ; un dîner sans femmes ne serait pas un dîner pour le poète.
On reste longtemps à table, souvent près de trois heures. Menu soigné, abondant; deux sortes de vin. Madère et St-Emilion, mais les crûs sont authentiques.
*
* *
On cause. — A table, Victor Hugo est superbe ; bel estomac, fourchette rare ! — On cause ! Sa voix est ferme, son langage plein de politesse fière et de cordialité ; tantôt c’est le pair de France qui apparaît, tantôt le poète, tantôt le maître de maison le plus affable et le plus gracieux. De sa vieillesse il n’a pas souci ; il parle avec une tranquillité souriante du peu de vie qui lui reste et des immenses projets qu’il porte dans sa tête.
Il mourra la plume à la main.
Il porte son grand age avec coquetterie et puissance, mais ne cherchant pas à le dissimuIer ; mettant parfois des lunettes pour lire à haute voix des vers inédits, ne ressemblant point à cela encore à Lamartine, qui vieux, avait eu la faiblesse de ne jamais dire son âge.
*
* *
Levé presque toujours à cinq heures, il reste dans sa chambre à coucher, devenue son cabinet de prédilection. C’est la pièce la plus isolée, la mieux défendue contre les bruits du dehors. Elle est très simplement meublée ; une commode de toilette Louis XV , et près de la fenêtre, donnant sur le jardin, le bureau très élevé où le poète écrit debout.
Il dort dans un lit horizontal à colonnes torses supportant un ciel plat dans le goût du xvi siècle. La chambre est tendue d'un damas de soie rouge et éclatant. Nous disions qu’il ne voulait ni pardessus ni parapluies ; il a payé de plus d’un gros rhume cette marque de précaution et ce n’est que depuis quelques années qu’il a renoncé, sur l’avis de son médecin, aux bains d’eau glacée qu'il prenait tous les matins.
Victor Hugo n’a jamais fumé.
*
* *
Connait-on ses procédés de travail ?
Il songe, il regarde voir, il s’opère en lui une gestation d’idée qu'il interrompt, qu’il reprend, et à la suite de laquelle il écrit au courant de la plume.
Après le dîner, ou passe au salon où l’on continue la causerie qui devient plus intime qu’à table. Quelques visites arrivent et l'on abandonne d ordinaire les sujets graves. Les réceptions pour le poète sont devenues comme un repos. Il a renoncé à ouvrir les lettres qui lui arrivent par centaines et c’est par les soins de son secrétaire que les missives intéressantes sont seules mises sous ses yeux. — « Je n’ai plus de temps à perdre, » dit-il en riant.