... à travers le Petit Ardennais...
12 Août 2020
Notre correspondant particulier nous télégraphie : Paris, 22 mai, 9 h. s.
Mort de Victor Hugo
Victor Hugo vient de mourir.
La glace présentée à ses lèvres ne se ternit plus d’aucune vapeur, ses yeux éteints ne voient plus, les battements de son cœur ne répondent plus à la pression d’une main tremblante ; sa face immobile ne conservera plus que peu de temps, sous sa chevelure de neige, sa pâleur d’ivoire.
C ’est fini ! Cette longue vie qui ne semblait pas achevée !
C’est fini, ce travail incessant d’une pensée souveraine qui a voulu se survivre à elle-même et léguer à la foule des vivants des œuvres inédites à publier quand elle se reposerait !
C’est à une heure et demie de l’après-midi, pendant que la tempête faisait rage et soulevait d’énormes tourbillons de poussière, que Victor Hugo a rendu le dernier soupir.
L ’issue fatale était imminente depuis hier soir.
Les médecins avaient déclaré la catastrophe inévitable. Et cependant on espérait encore.
Il avait une si robuste santé, un tempérament si vigoureux, l’illustre poète, qu’on ne pouvait pas croire que la mort put terrasser ce géant de la pensée. La mort a eu raison du Titan.
L’agonie
L’agonie a été horrible. La nuit dernière avait été très agitée et la matinée assez paisible. Le malade avait dormi un peu , mais le ralentissement des battements du cœur devint de plus en plus sensible. Les médecins, après l’avoir examiné, rédigèrent le bulletin suivant qui laissait prévoir la catastrophe à brève échéance.
9 heures 10 matin
Situation extrêmement grave.
Signé : VULPAIN, Germain SÉE, ALLIX
Ce matin, à six heures, le malade avait fait demander ses deux petits-enfants, Georges et Jeanne, il les embrassa longuement et leur fis ses adieux.
L’agonie avait commencée à sept heures du matin. Toute sa famille était près de lui au moment où il a rendu le dernier soupir.
LA MORT
Victor Hugo, dans ses dernières heures, était comme assoup'i. Au moment suprême, sa tête s’est soulevée, puis il l’a inclinée comme en saluant et est retombé brusquement.
AU CHEVET DU MORT
MM. Alexandre Dumas, Armand Gouzien, Catulle Mendès, Vacquerie et Meurice, assistaient aux derniers moments du grand poète.
C’est M. Alexandre Dumas qui a annoncé le premier la mort aux personnes qui se trouvaient dans le cabinet d’attente. Les premières personnes venues après la mort sont M. et Mme Jules Simon.
Dans le salon vide, le plus vieil ami de Victor Hugo, M. Roblin, assis sur le canapé, racontait qu’il y a soixante ans qu’il connaît Victor Hugo. Il peut à peine croire à la mort de l’homme illustre qu’il a connu rue Notre-Dame-des-Champs à l’heure où les fils de Victor Hugo n’étaient pas encore nés.
J’ai quatre-vingt-neuf ans, six ans de plus que lui et c’est lui qui part le premier, quel malheur.
La mort annoncée dans Paris
C’est M. Bardou qui est venu annoncer en pleurant la triste nouvelle aux reporters assemblés devant la maison.
Le sculpteur Dalou a moulé le visage du poète redevenu très calme.
Le peintre Bonnat a fait une esquisse et Léon Glaize a pris un croquis.
Cette nouvelle a produit un effet immense dans la foule, qui immédiatement, s’est précipitée vers l’hôtel de Victor Hugo. Une escouade de gardiens de la paix a heureusement pu maintenir l’ordre et l’empêcher de pénétrer dans la chambre mortuaire.
M. Lockroy a fait placer une table devant la maison d’Hugo, sur laquelle il y a des registres où chacun vient s’inscrire. Rien n’est touchant comme l’attitude recueillie de la population.
Nous avons vu des ouvriers, des soldats,des enfants, des femmes, venir s’inscrire. Des dépêches ont été expédiées à Mme Chenay, belle-sœur de Victor Hugo, Mme Menard-Dorian, et Mme Zola-Dorian, n’ont pas quitté Mme Edouard Lockroy, brisée de fatigue et d’émotion. Les petits enfants de Victor Hugo sont en proie à un désespoir inexprimable.
AU SENAT
La nouvelle de la mort de Victor Hugo arrivée an Sénat, à deux heures moins le quart, produit, comme de juste, une très grande émotion.
M. Bardoux, qui était chez le grand poëte, à midi et 1/2, raconte qu’il s’est rencontré avec M. Bonnat qui venait d’ètre appelé par Mme Lockroy pour prendre les traits de l’illustre mourant.